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Chapitre — V

Tjideng II. Le troisième camp

Garde-à-vous

Les allocutions d'arrivée prirent fin au milieu de la nuit. La porte de l'enfer s'ouvrit. Une fois lâché dans l'espace qui nous était dévolu, je reconnus Tjideng, le camp résidentiel.

Tjideng avait changé. Plus petit qu'autrefois. Plus peuplé. Surpeuplé. Des milliers de femmes et d'enfants dans des maisons délabrées. Chacun et le tout dans un état pitoyable.

Tjideng avait changé. Tjideng semblait être un camp sans direction, ni de la part des Japonais, ni de la part du comité interne. Les Japonais savaient évidemment que Tjideng n'était qu'un camp de transit pour une grande partie de détenus venant de Grogol, mais nous, nous ne le savions pas.

Tjideng avait changé. Une porcherie, une sorte d'horrible entrepôt, un immense et chaotique hangar.

Nous étions entassés à une demi-douzaine, voire une douzaine par chambre, sur des matelas à même le sol, nous en étions réduits à nous grimper les uns sur les autres. Et la moindre chambre, dans chaque maison, avait été répartie ainsi entre les nouveaux arrivants. Où se laver? Où se soulager? C'était toujours occupé.

Nous étions comme des vers dans le bois, comme des fourmis -mais sans l'avantage de l'instinct. Nous étions comme un tas d'insectes grouillants, hébétés, égarés.

On ne comptait pas. Nous n'existions pas. Manger? Rien n'était distribué. Nous devions veiller nous-mêmes à notre pitance. Mais comment? Avec quoi? Dans quoi? Sur quoi? Je me souviens d'une boîte de sardines partagée à cinq. Nous n'avions d'ailleurs guère le temps de penser à manger. Nous étions bien trop occupés â autre chose. Assister aux appels. Encore et encore. Subir les rassemblements punitifs. Encore et encore. L'un suivant l'autre, pour le reste, nous pouvions crever.

La jeune femme grise

Une femme avec une ribambelle de petits enfants n'avait pas courbé la tête assez bas devant un gardien qui déambulait à travers le camp. Sous les yeux de ses petits, elle reçut un soufflet. Mais ce n'était pas assez. Le gardien décida qu'elle méritait une punition. Au piquet, mains derrière le dos. Ensuite, il partit. Une voisine emmena les enfants.

La femme restait debout, solitaire, dans le petit jour.

J'avais suivi l'incident d'un peu plus loin. Je me sentais inquiète, mal dans ma peau. Je ne pouvais rien I faire. J'aurais préféré ne rien voir. Je suis partie, puis revenue. Je suis passée près de la femme, à plusieurs reprises. Elle était jeune, avait des cheveux gris, portait une robe gris clair, à jupe large, à manches courtes. Elle regardait devant elle, sans la moindre expression. Complètement refermée sur elle-même. N'entendant ni ne voyant rien. Une tache grise qui contrastait sur la pelouse verte. Une idée folle me traversa alors, celle que le Japonais pourrait l'oublier, ne pas la relever de sa punition. J'eus peur. Je m'imaginais qu'elle serait bientôt changée en pierre.

Sonei

Pour exercer son autorité, pour remplir ses fonctions, le commandant du camp, Sonei, ne devait pas aller très loin. Il occupait une villa située juste à côté de l'entrée du camp. Cette proximité nous empoisonnait encore davantage l'existence.

Sonei était une pourriture. Tous les motifs lui étaient bons pour nous appeler. Jour après jour, nous étions pourchassés, harcelés, humiliés, tourmentés. Les rassemblements se suivaient. Les punitions tout autant. Et ses explosions de rage ne se limitaient pas au jour. Pour Sonei, il n'existait aucune différence entre la clarté et l'obscurité. La nuit le voyait tout aussi bien rugir et rager. Ses cris, ses menaces, ses démentes apparitions ne connaissaient pas de bornes.

Sonei disposait d'un pouvoir, Sonei usait de ce pouvoir. Sonei abusait de ce pouvoir. Et Sonei frappait. Il frappait avec la force d'un géant, avec la force d'un fou déchaîné. Sonei, officier de l'armée japonaise, était une pourriture.

Le peuple élu

Les Juives devaient se déclarer.

Les femmes ayant épousé des Juifs aussi.

Leurs noms étaient connus. Ne pas se déclarer serait puni.

La déclaration devait se faire au bureau qui jouxtait la porte du camp. Aucun appel spécial n'était prévu. On n'allait pas le crier sur les toits!

Au bureau, nous apprîmes qu'on nous déplacerait dès le lendemain. Où cela, nous le verrions bien en arrivant à destination. Nous pouvions emporter un sac ou une valise par personne. Le départ était prévu pour telle et telle heure. Le voyage durerait environ une journée. Le peuple élu devait donc quitter Tjideng.

C'était la deuxième fois que nous devions l'abandonner.

Le peuple élu poussa un soupir de soulagement à l'idée de pouvoir s'en aller.

Une ou six semaines

De ce trajet, je garde seulement le souvenir d'une gare très haute dans laquelle des indigènes nous regardaient comme si nous étions tombées d'une autre planète. Combien de temps dura le voyage, je l'ignore. Si nous sommes arrivés tôt ou tard, je n'en sais rien. Comme je ne sais plus combien de temps je suis restée à Tjideng II.
Je ne garde de cet épisode que des souvenirs globaux: les interminables appels, la terreur d'être battue, la faim lancinante, les vaines tentatives pour trouver un peu de sommeil, l'état permanent de veille pour être prête immédiatement en cas de malheur. Je me souviens d'avoir été désespérément triste, complètement abattue. Je me souviens d'avoir vécu comme un être amorphe, ballotté, poussé en avant par les circonstances. Mais combien de temps avons-nous vécu dans cet enfer? Une semaine? Deux semaines? Ou était-ce six semaines?

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